La recherche urbaine à l'heure de la ville 2.0

Quels sont les liens entre TIC, Sciences sociales et recherche urbaine ? Une étude commandée par le programme d’action Villes 2.0 à Sylvain Allemand, journaliste spécialisé dans les sciences humaines et sociales, avec le soutien du ministère de l’Ecologie, du Développement durable, des Transports et du Logement.

Contexte de l’étude, par Thiery Marcou

Nous avions demandé il y a quelques mois à Sylvain Allemand, journaliste spécialisé dans les sciences humaines et sociales, et observateur patenté de la ville, d’aller à la rencontre d’acteurs de la recherche urbaine dont les axes de travail croisaient ceux élaborés dans le cadre du programme Villes 2.0. Nous étions partis du constat, comme le rappelle Sylvain dans son introduction à cette enquête, que « si les NTIC ont mobilisé de longue date les chercheurs en sciences sociales et humaines, et si la ville est l’objet d’un champ de recherche pluridisciplinaire extrêmement riche et solidement établi, en revanche, les recherches appréhendant les NTIC dans une perspective urbaine, ou interrogeant la ville et ses enjeux sous l’angle du numérique n’ont pas encore connu le développement qu’on aurait pu attendre ». Les liens entre la recherche urbaine et la ville 2.0 nous semblaient encore trop faibles.

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Nous sommes donc allés solliciter François Bellanger, Alain Bourdin, Gabriel Dupuy, Patrice Flichy, Fabien Girardin, Jacques Lévy, Pierre Musso, Denise Pumain et Alain Rallet, que nous remercions tous d’avoir collaboré activement à cette enquête. Des géographes, sociologues, urbanistes, chercheurs en sciences de l’information et de la communication, économistes dont nous souhaitions entendre et partager les réflexions sur les questions qui nous préoccupaient comme l’individualisation des modes de vie en ville, les nouveaux modes d’accès et d’usages des services urbains, les nouvelles stratégies et méthodes d’innovation dans l’espace urbain et métropolitain, les nouvelles modalités d’appropriation de l’espace, ou encore les nouvelles approches de la recherche urbaine.

Nous avons privilégié dans cette courte présentation les propos qui nous semblaient entrer en résonnance avec les thématiques qui ont rythmé nos travaux du programme Villes 2.0. Elle ne résume pas, bien entendu, tous les sujets abordés dans ces entretiens, et nous vous renvoyons à l’intégralité de l’enquête pour en profiter pleinement.

Ville numérique et ville réelle

Il faut dépasser les approches convenues du numérique, et les oppositions simplistes comme celle du réel et du virtuel. Comme le rappelle Pierre Musso, « l’idée d’une substitution d’un territoire par l’autre (en l’occurrence celui du « virtuel »), ne se vérifie pas. Nous sommes toujours dans l’ordre de la complémentarité et je dirai plus, dans un « double monde ». Et plutôt parler d’hybridation, comme le propose Alain Rallet : « la ville participe d’une hybridation plus que d’une opposition. Parler de ville numérique en suggérant par là une ville suspendue, déconnectée nous paraît faire fausse route. Plus intéressante à étudier est l’articulation entre ces deux espaces ». Les acteurs publics notamment s’appuient encore trop sur des visions sans doute un peu paresseuses et des analogies trompeuses, que pointe Pierre Musso : « les pouvoirs publics ont toujours tendance à faire une analogie entre les réseaux de TIC et les réseaux de transports et d’énergie. Ils ont mis l’accent sur l’investissement dans les câbles et les tuyaux, comme ils avaient mis l’accent sur l’investissement des infrastructuresroutières. C’est la logique traditionnelle des corps d’ingénieurs civils depuis le XVIIIè siècle ». La manière dont les élus se sont saisis de la « ville numérique » n’est peut-être pas la bonne pour Alain Bourdin : « Ou bien c’est pour améliorer des services existants ; ou bien c’est pour innover, concevoir des services radicalement nouveaux. Mon sentiment est que les villes numériques ont opté pour le premier terme de l’alternative ». Finalement, dans la phase actuelle, les municipalités n’ont plus guère de rôle spécifique à jouer. Elles sont devenues des acteurs comme les autres. Pour autant, souligne Alain Bourdin, « la partie n’est pas finie. Peut-être que dans des phases ultérieures, des enjeux vont les remobiliser, notamment à travers les systèmes de régulation dans lesquelles elles vont pouvoir jouer un rôle ».

Une nouvelle approche du numérique qui privilégie ses relations et interactions avec toutes les autres dimensions de la société. Comme le souligne Alain Rallet « avec le numérique, nous ne sommes donc pas dans l’invention d’un nouveau monde virtuel qui s’opposerait au monde réel, mais dans l’encastrement de relations virtuelles dans les réseaux sociaux ». La question pour lui est alors de savoir « comment la rencontre entre les réseaux sociaux et virtuels recomposent de nouvelles formes de socialité et ce qui en résultent en termes de lieux physiques, mais aussi de mobilités urbaines, de nouvelles circulations dans la ville ». Les outils conceptuels pour déployer et mettre en œuvre cette approche n’existent pas tous encore. Comme le rappelle Alain Bourdin, « parmi les utilisations des NTIC, il y en qui restent dans la continuité du modèle perceptif disons traditionnel. Mais d’autres se situent complètement dans une nouvelle dynamique perceptive … Le problème est la construction de catégories pertinentes pour saisir les phénomènes nouveaux », et Pierre Musso : « D’où le défi conceptuel, comment penser, représenter voire habiter ce nouvel espace où la distance physique n’existe pas : il nous faut encore réfléchir à des concepts adaptés ».

Autre défi, pointé par Jacques Lévy, pour cette ville hybride qui émerge sous nos yeux : « il y a, avec l’Internet, une tentation de passer par dessus le politique institutionnel et par conséquent un risque d’abus de pouvoir par une partie des citoyens eux-mêmes, en tout cas ceux qui ont accès aux ressources d’internet ». Nous aurions tort de réduire l’Internet à la démocratie participative, il peut aussi « contribuer aussi au renouvellement de la démocratie représentative ».

Enfin gardons nous de tout enthousiasme excessif vis à vis du numérique, comme le souligne François Bellanger, "la ville numérique c’est l’équivalent de l’« électro-cité » du XIXe siècle. On a juste remplacé le préfixe électro par celui de cyber, mais c’est le même type de discours avec ses enthousiasmes et ses craintes. C’est une erreur à mon sens que d’engager une réflexion en partant du numérique seul et en le considérant comme le principal moteur des changements, enfin la solution à tous nos problèmes".

L’espace urbain et métropolitain

La perception de l’espace urbain, l’expérience urbaine, les stratégies de mobilité sont revisitées de multiples manières par l’emprise croissante du numérique dans la ville. De nouveaux scénarios apparaissent, comme celui de cette Ville GPS imaginée par Alain Bourdin dans laquelle « le problème du repérage dans la ville se poserait en termes radicalement nouveaux » et permettrait de « valoriser la ville « déstructurée », c’est-à-dire conçue autrement que sur le modèle centre-périphérie ». En attendant qu’un tel scénario se réalise, la simple observation des pratiques contemporaines démontre pour Fabien Girardin que « loin de faire disparaître la ville, les NTIC la renforcent tout en rendant les interactions qui s’y produisent plus dynamiques. Voyez la manière dont on se donne aujourd’hui RDV. On fixe à peine l’heure. Le choix se fait dynamiquement, au cours de ses déplacements respectifs, en fonction du temps, d’un retard éventuel,… Des ajustements rendus possibles grâce au portable, par sms, voire le net, par e-mails ». Le même Fabien Girardin souligne ce résultat paradoxal : « le succès d’Internet devait nous libérer des contraintes spatiales. Il faut bien constater que l’espace physique n’a jamais été aussi présent dans nos existences ».

Des changements qui ne sont pas forcement de grandes ruptures mais plutôt des ajustements liés à cette hybridation croissante des dimensions physique et numérique de l’espace urbain. Pour Alain Rallet « les grandes oppositions binaires qui caractérisaient l’espace (loin/proche, présent/absent…) ne disparaissent pas, mais s’atténuent. On peut désormais imaginer une coprésence continue. Quand on est loin, on reste présent. Nous sommes dans un continuum spatio-temporel, qui affecte la manière dont on interagit ». Les distances ne disparaissent pas, pour Pierre Musso, « elles sont différentes, ce sont d’abord des distances culturelles, d’image, de réputation, etc. Il en découle un espace à ubiquité logique absolue, c’est-à-dire un espace où les distances ne sont plus physiques, mais culturelles, sociales et symboliques ».

Cet espace urbain hybride favorise la mutation de lieux, notamment ceux du commerce. Alain Bourdin pointe celle des cafés, revisités par l’entreprise américaine Starbuck, qui substitue « à la logique in OU out du bistrot traditionnel, la logique in ET out » plus en phase avec ce que l’on appelle les tiers-lieux. Et Alain Rallet anticipe un éclatement de l’unité de temps, de lieu et d’action des commerces urbains traditionnels avec « la possibilité de consulter le produit dans un magasin, de le commander sur internet et se le faire livrer ou aller le chercher dans un lieu dédié à la livraison ».

Comme le rappelle Denise Pumain, « déjà, le chemin de fer, puis l’automobile avaient conduit à évoquer la fin des concentrations urbaines. A chaque fois, les mobilités physiques n’ont eu de cesse d’augmenter, malgré l’augmentation des moyens de télécommunications. Il n’y a pas de raison de penser qu’on assistera à une déconcentration ». La concentration urbaine ne régresse pas au contraire, et la forme métropolitaine ne cesse pas d’accroitre son emprise. Pour Pierre Musso, « force est constater avec Saskia Sassen qu’on assiste au contraire à la poursuite de la concentration métropolitaine à l’échelle planétaire ». Une métropole réticulaire, un monde métropolitain fait de liens et de lieux polarisés, les réseaux de TIC « ne faisant qu’amplifier la logique d’interconnexion des grandes villes » selon Pierre Musso. Cette concentration urbaine va de pair avec un étalement urbain : « les villes en croissance, qui bénéficie des NTIC, sont aussi plus consommatrices d’espace », rappelle Denise Pumain.

L’Internet procure indéniablement, comme le souligne Jacques Lévy, « des ressources intéressantes pour créer du bien public et ajouter finalement de l’urbanité qui soit profitable aux autres urbains ». Mais le même pointe d’autres mouvements qui ne vont pas dans ce sens, comme « le localisme qui revient à considérer que les habitants d’un territoire, comme le quartier d’une ville par exemple, en sont les propriétaires ». Avec en ligne de mire le danger d’un entre-soi « que l’on observe déjà dans les gated communities organisées sur la base de la cooptation ».

Ville et innovation :

Comme le rappelle Alain Bourdin, dans la civilisation métropolitaine telle que l’a décrite Georg Simmel au début du 20e siècle, « l’individu y est confronté au choix permanent et à l’obligation de construire sa propre vie. Le sens du monde n’est jamais donné et toujours problématique. L’innovation apparaît comme la valeur suprême ». La nouvelle donne aujourd’hui procède de ces nouvelles compétences dont se sont dotées les citadins via l’internet, et plus particulièrement le Web 2.0, et qui fait que les villes, pour Alain Bourdin, « sont aujourd’hui dépassées par le mouvement d’innovation par le bas. Ce sont les usagers qui inventent des services nouveaux à travers des nouvelles pratiques sociales ». Le fait nouveau, donc, c’est la transformation du citadin, de l’usager qui pour Fabien Girardin, « de simple utilisateur, devient co-concepteur » des services urbains, et se demandant même s’il ne faudrait pas « reconnaître à l’ensemble des habitants cette fonction de capteurs que jusqu’ici seuls les autorités et les professionnels de l’urbanisme étaient censés exercer » ?

On peut aujourd’hui pour Alain Rallet envisager une nouvelle manière de fabriquer les services urbains, en s’inspirant du Web 2.0 qui « offre de nouvelles perspectives en permettant la conception et la construction de services collectifs (garde d’enfant, covoiturage, site d’info pour randonnées pédestres, etc.) sur la base d’interactions décentralisées. Il permet la mobilisation de connaissances jusqu’ici sous-exploitées, comme celles, par exemple, des handicapés physiques sachant repérer les obstacles à la mobilité dans une ville ». L’enjeu aujourd’hui est donc bien « d’intégrer le client ou l’usager en amont, dans la conception du service. Or le numérique permet cela. Faire de l’utilisateur final un agent actif de l’élaboration du service ». Et c’est le modèle de la plate-forme comme dispositif qui s’impose alors pour Alain Rallet, « qui consiste à mettre en relation les usagers qui coproduisent le service ou à mettre des outils à leur disposition pour qu’ils produisent de nouveaux services. C’est un modèle décentralisé et ouvert où les usagers participent eux-mêmes au processus d’innovation ». Avec une question cruciale « qui est de savoir qui organise la plate-forme où se concentre la valeur ajoutée. Dans le cas des services urbains : la municipalité, une société de sous-traitance, une société mixte ? ».

Comme le souligne Jacques Lévy, « la ville n’est pas seulement gérée par les systèmes d’ingénierie, mais aussi par les habitants qui se rendent capables de maîtriser et de faire évoluer cet immense environnement qu’est une ville. Ils sont donc tous techniciens, en gérant des informations multiples sur les lieux ou en construisant des stratégies de mobilité ». Des citadins, rappelle Jacques Lévy, qui n’ont pas attendu l’internet pour devenir des acteurs, et par exemple, au travers de la civilité, « reconstruire la ville à chaque instant dans l’espace public ».

Il ne faut pas pour autant sous-estimer l’inertie des organisations existantes, nous alerte Alain Rallet : « des résistances de toute nature aussi bien culturelle qu’organisationnelle rendent difficile la traduction des potentialités des NTIC en une offre concrète de services innovants. C’est vrai des administrations comme des entreprises qui n’échappent pas à des logiques bureaucratiques ».

Les données urbaines font l’objet d’une attention nouvelle et soutenue de la part de certains chercheurs. Le mille-feuille de réseaux physiques, numériques et sociaux qui sous-tend la ville fonctionne désormais comme une immense base de données urbaines, dont il s’agit tout à la fois de dresser le catalogue et d’en inventer les usages. Pour Fabien Girardin, « le Web est un réservoir inépuisable de données aussi bien qualitatives que quantitatives. Pour les sciences sociales, il représente une véritable révolution. On dispose en masse d’informations et d’enquêtes sur les particuliers, qu’ils soient consommateurs, citadins, etc., sur ce qu’ils font et ce qu’ils disent ou pensent ». Le web donc, mais aussi d’autres données comme celles de la téléphonie mobile. L’expérimentation d’Urban Mobs, réalisée par Orange Labs et faberNovel, en retraçant et représentant les comportements de la foule urbaine à partir des données des téléphones mobiles, illustre ces nouvelles pistes prometteuses. Et Fabien Girardin de poser le constat que « les villes n’ont pas conscience de la richesse des données sur lesquelles elles sont assises, faute de disposer de l’expertise et du temps pour les traiter. Bref, le problème n’est pas seulement un problème d’accessibilité des données, mais de savoir-faire pour les exploiter de manière pertinente ». L’ouverture, le partage et la mise en circulation des données urbaines constituent certainement l’un des foyers d’innovation les plus importants des prochaines années.

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