Avenir des territoires, ce que change le numérique

Article de Jacques-François Marchandise publié initialement dans la revue BelvedeЯ de l’aua/Toulouse aire métropolitaine.

Sommes-nous en présence d’une révolution numérique qui balaierait sur son passage tous les fondamentaux de la compréhension des territoires ? La ville numérique, smart (« intelligente »), offre-t-elle une vision assez forte pour se substituer au modèle de la ville durable ?

La fascination que peut exercer sur les esprits la puissance du numérique a probablement, depuis quelques années, pris une place exorbitante dans ce domaine, comme dans celui de l’éducation, du travail, de la santé et bien d’autres : dans tous ces secteurs, il importe de distinguer les causes multiples des mutations à l’oeuvre, tout en reconnaissant le fait que nos sociétés sont en transition et que le numérique y joue un rôle, voire plusieurs.

De nouvelles articulations dans les dynamiques sociales

Le rôle du numérique n’est sans doute pas seulement celui qui était attendu quand se forgeait l’idée d’aménagement numérique du territoire, d’abord sous-tendue par les autoroutes de l’information et l’abolition de la distance, promettant le téléenseignement, le télétravail, la télésanté… Si les infrastructures numériques nous permettent effectivement d’accéder à de nombreuses informations et services sans nous déplacer, elles escortent aussi les mobilités des usagers, toujours plus nomades, et celles des entreprises, qui peuvent plus facilement changer de localisation, s’organiser entre des sites multiples, s’ouvrir à de nouveaux marchés, ou subir la présence de concurrents lointains. À cette tension entre distance et mobilité s’est ajoutée au fil des années une interaction croissante entre numérique et proximité : les sociabilités numériques que l’on observe sur les réseaux sociaux sont le reflet de nos sociabilités ordinaires, structurées par les liens familiaux, amicaux, scolaires, de voisinage, professionnels. Mais elles vont au-delà : des mouvements font apparaître des formes de sociabilité autres, construites sur des modes d’agrégations n’existant pas auparavant (Nuit debout, forums sur la santé…).

Le numérique outille donc des dynamiques en apparence contraires : nous commandons sur Amazon mais avons aussi plus facilement accès aux producteurs locaux ou aux libraires indépendants ; la géolocalisation des usagers aide des fournisseurs de services lointains à prendre en compte les contextes territoriaux, mais le numérique permet aussi de renforcer les dynamiques de proximité et de développement endogène, par exemple l’économie collaborative locale ou les écosystèmes d’innovation.

Cet outillage des contraires est intrinsèque au numérique. Celui-ci est facteur d’ordre, parce qu’il se fonde sur l’informatique, autant que de désordre, parce que la micro-informatique et l’Internet sont entre les mains d’usagers qui agissent indépendamment. Il renforce les pouvoirs les plus verticaux par la puissance des moyens de contrôle qu’il développe, tout en facilitant les organisations les plus horizontales, voire les plus collaboratives. Pour ces raisons, entre autres, le numérique ne constitue pas un horizon et il est difficile de croire à « la révolution numérique » dont on ne peut précisément pas cerner la visée.

Plus qu’outil, le numérique est « levier »

Pourtant, le numérique n’est pas seulement un « outil ». Il combine en effet un ensemble d’outils, de dispositifs sociotechniques complexes et un ensemble de faits sociaux résultant d’une diversité d’usages. Peut-on dès lors parler de « transition numérique » [1] ? Le terme est utilisé de façon régulière, sur le même plan que les grandes transitions écologique, démographique, démocratique. À chaque fois, il s’agit de décrire les changements systémiques d’un état du monde qui est fortement remis en cause – par des crises présentes ou annoncées –, et de chercher les chemins de transition vers un nouvel état du monde, stable ou métastable. Le numérique ne nous semble pas entrer dans cette catégorie, mais il paraît plutôt interagir avec l’ensemble des transitions en proposant un ensemble de leviers puissants dont s’emparent des acteurs très hétérogènes. Son principal effet systémique vient de ce qu’il contribue à modifier et élargir considérablement le jeu d’acteurs dans de nombreux domaines qui étaient hier régulés par les autorités ou dominés par des monopoles ou oligopoles.

La naissance du Web a incarné il y a 25 ans cette capacité à baisser les barrières à l’entrée pour s’ouvrir à l’expression et à l’innovation, en proposant une plate-forme mondiale fondée sur des standards ouverts. Dans un contexte de dérégulation de l’économie européenne et mondiale, de nouveaux opérateurs se sont invités dans les transports et la mobilité, dans le commerce et les services, dans l’information et la culture. On pense d’abord aux géants du numérique qui sont devenus des acteurs clés des services urbains, qu’il s’agisse d’IBM et de Cisco, des opérateurs télécom, ou de Google et de Facebook ; puis à la mutation des grands opérateurs classiques des services urbains, mettant le numérique au coeur de leur stratégie. Mais le phénomène le plus frappant est le dynamisme des petits innovateurs : start-up, initiatives locales, collectifs citoyens… qui font vivre un paysage constamment changeant. Certains ont bouleversé le covoiturage ou l’hébergement, d’autres agissent sur l’information ou la relation. Certains vont opérer en tant que prédateurs, d’autres en tant qu’agents de l’intérêt général.

L’action publique en transition

Face à cette nouvelle donne, les acteurs publics et institutionnels du territoire peinent souvent à redéfinir leur place, déjà remise en cause par la libéralisation des marchés et la dérégulation des dernières décennies [2]. Leur position d’autorité, leur rôle régulateur, leurs modalités planificatrices sont contournés, leur temporalité semble trop lente, leurs objets et leurs modes de travail (schémas, zonages, instances) peuvent paraître obsolètes. Leur héritage numérique est parfois encombrant : systèmes d’information anciens, réseaux bridés, forte externalisation des logiciels et des services. Le numérique des premières années a été vécu par la plupart d’entre eux comme un sujet étranger et inquiétant, souvent abordé sur un mode défensif (risque de manquer le coche faute de couverture haut débit, de présence sur le Web, de téléprocédures), puis comme une politique à part dépourvue de transversalité et de lien avec les défis principaux du territoire. Les choses changent néanmoins, et la mutation est d’abord d’ordre culturel, le numérique étant rentré dans les usages des élus comme dans ceux des agents publics.

Parmi les éléments de cette « culture numérique », citons l’importance de l’information, celle de la coopération, celle de l’innovation, avec sa prise en compte des incertitudes, ses modalités itératives d’amélioration continue et l’intégration des usages dans la conception. La fascination pour l’innovation se concrétise parfois par des politiques d’affichage sans lien avec les réalités ou par des investissements coûteux sur l’innovation « inaugurable » (lieux totems), mais à l’époque de l’innovation numérique hors-sol semble succéder une innovation au service des défis principaux des territoires. Dans la sphère publique, la notion de plate-forme est de plus en plus souvent convoquée pour décrire un positionnement (État-plate-forme, ville comme plate-forme d’innovation ouverte) structurant, à la fois normatif et ouvert, propice à la confiance, au développement écosystémique, à l’articulation des nouveaux jeux d’acteurs, au partage de l’information, à la mutualisation des investissements. Si elle ne se suffit pas à elle-même et ne tient pas lieu de stratégie, cette proposition a l’avantage d’énoncer un cadre souple et puissant – mais qui ne saurait ressembler à un jardin à la française.

Des data au cœur des nouveaux jeux d’acteurs

Si le numérique offre des leviers pour transformer le territoire, les data jouent et joueront un rôle important dans ces transformations, du fait de leur massification et de la diversification de leurs sources (l’open data mais aussi et surtout nos traces sur les réseaux sociaux, nos requêtes Google, la géolocalisation de nos smartphones, le foisonnement des capteurs publics, privés, domestiques…), de leur temporalité (du temps froid de la statistique au temps réel des flux quotidiens) et de leur socialisation : alors qu’elles étaient le fait des informaticiens et des statisticiens, elles sont devenues en peu de temps des objets politiques, économiques, sociaux et territoriaux. Elles enrichissent ainsi potentiellement la connaissance du territoire et de ses usages (données de la marche et du vélo, qualité de l’air, cartographie collaborative…), les services et la personnalisation, les stratégies d’acteurs.

En la matière, deux approches s’opposent – ou s’articulent si l’on s’y prend bien : l’une considère d’abord l’appareillage technique, jugeant le territoire ou la ville comme une machine qu’il s’agit d’optimiser : c’est la première version du territoire numérique et de la smart city, mobilisant les algorithmes pour produire une « intelligence » du territoire dont la complexité est hors de portée des usagers (voire des décideurs) ; l’autre s’appuie davantage sur la compréhension du numérique comme fait social et des data comme objets sociaux et culturels mobilisables à des fins d’appropriation et de choix, s’adressant à l’intelligence des usagers. Dès lors, la culture de la donnée [3] est un enjeu fort, car la puissance des données et des algorithmes peut être discriminante ou susciter le rejet.

Un territoire loin de disparaître

Le numérique n’a pas dématérialisé la ville, loin de là ; et il est progressivement sorti des écrans pour investir l’espace physique des villes, de façon visible (affichage, vitrines, caméras), tangible (objets connectés) ou invisible. Il influe maintenant sur les contours de la ville (contrôles d’accès et péages urbains), sur ses événements et temps forts (diffusion en direct via des outils tels Périscope, capacité de regroupements « immédiats » via les réseaux sociaux…). Il contribue également à transformer les lieux physiques du commerce et des services, de la culture, de l’éducation, des services publics ou encore du travail. Dans certains cas (banques en ligne, MOOC – Massive Open Online Course…), il s’agit de s’affranchir des contraintes physiques [4] et de leur coût ; mais les habitants des territoires continueront à sortir de chez eux.

Dans d’autres cas, le numérique aide à réinventer les espaces physiques, à les programmer autrement, à les adapter aux nouvelles incertitudes du monde et aux besoins d’adaptabilité, de mutualisation, de réversibilité qui ont émergé. Loin de décrire une ville numérique « en ligne », il s’agit dès lors de repenser les équipements et les infrastructures avec l’aide de dispositifs numériques qui peuvent permettre de limiter la capacité excédentaire, de faciliter les modèles économiques, de mieux coller aux usages. En dépassant la sidération, il est possible de renforcer la maîtrise collective de nos territoires aux prises avec les leviers numériques et de mettre ceux-ci au service des défis principaux auxquels nous sommes confrontés. Parmi ces défis, si nous voulons des villes et territoires durables, nous avons à faire le choix d’approches numériques plus sobres et moins gourmandes en ressources, plus démocratiques et appropriables, et fondées sur un meilleur partage de la connaissance et des données.

Contenu additionnel :

Numérique et transitions : Cahier d’enjeux Questions numériques-Transitions, chapitres Ville, Territoire, Action publique,…. http://reseau.fing.org/qntransitions

Mutation des lieux physiques et des services du territoire : SoftPlace – Systèmes et stratégies des lieux partagés (Fing-Iddri). http://fing.org/?SoftPlace

Audacities – Gouverner et innover dans la ville numérique réelle (Fing-Fabrique des territoires innovants) : http://fing.org/?AudaCities

Sharevolution – La consommation collaborative, niche ou nouveau paradigme ? (Fing-OuiShare). http://fing.org/?ShaREvolution

Domino – Faire des pratiques collaboratives un levier vers des modes de vie durables. Recherche-action conduite par Collporterre avec IMT Atlantique et la Fing. http://www.bretagne-consommation-collaborative.net/

Transitions2 – Agir local – Le numérique au service des démarches environnementales des territoires. http://www.transitions2.net/catalogue/view/1020/kit-agirlocal

Culture de la donnée, open data : Parlez-vous data ? http://fing.org/?Infolab

Article publié initialement dans BelvedeЯ, la revue collaborative de l’aua/Toulouse aire métropolitaine.

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